Ouverture

À Pérégrine.

C’est un vrai matin de septembre comme je les aime où l’air pas encore froid vient picoter au visage, où la brume qui monte du sol est encore chargée des parfums de l’été. Le soleil a l’air d’être resté sous la couette. Pas moi. En plus de quarante ans de permis, je n’ai jamais manqué une ouverture, même malade, même pour la naissance de mon fils.

Je gare mon 4×4 en bordure du champ d’en bas et j’empoigne mon matériel. Les chiens surexcités sont à peine contrôlables. Je vais avoir du mal à les tenir jusqu’au ruisseau, mais pas question d’aller saloper la bagnole en descendant plus loin. Déjà qu’il a fallu choisir entre la voiture et la nouvelle salle de bains, ma femme ne me pardonnerait pas la facture de carrossier. Je descend tant bien que mal le chemin et essayant de garder mon équilibre et de ne pas glisser, entraîné par la meute de furies frémissantes qui ne demandent qu’à en découdre avec le gibier. Malgré quelques frayeurs, je finis par rejoindre le reste de la troupe rassemblée auprès du ruisseau. Les mains se tendent, on échange quelques mots, un dernier café, les dernières cigarettes, pendant que le chef de battue aboie les consignes, puis chacun rejoint son poste. Moi, je suis traqueur.

Il ne nous faut pas très longtemps pour le débusquer. Du coin de l’œil j’aperçois l’ombre d’une silhouette de belle stature qui disparaît presque aussitôt dans les fourrés, talonnée par mes chiens. Un mâle assurément, et un beau ! Il paraît qu’une drôle de maladie rend la plupart des sujets impropres à la consommation, mais là aucun risque, je suis sûr que c’est un spécimen magnifique. Je me précipite à la suite de la meute, la poitrine tambourinante, toujours aussi gonflée d’excitation qu’à ma première battue. Hurlements des chiens, beuglements des trompes, craquements des branches et les éclats de voix rauques des traqueurs hors d’haleine dans la pénombre du sous-bois, c’est comme un tunnel, un siphon qui m’aspire. Comme à chaque fois, je me noie dans l’adrénaline et tout disparaît autour de moi.

Bang !

La détonation me sort de ma transe. Je siffle et j’attends les chiens en m’approchant tranquillement de la ligne des tireurs. J’entends soudain la voix du chef de traque qui me cherche. On va probablement avoir besoin des talents de chien de rouge de mon Falco. Je rejoins rapidement les autres. Effectivement, le gibier a été touché, mais n’a pas été stoppé. Il est sûrement descendu vers le ruisseau et a déjà pu parcourir une bonne distance. Connaissant mon chien, ce n’est pas un problème. Comme je m’y attendais, il lui faut à peine quelques secondes pour trouver la piste sur le lieu de l’impact. Tous les muscles bandés, il me supplie du regard. Je le détache. Il s’élance et les frondaisons se referment sur sa croupe.

J’attends.

Enfin, j’entends la belle voix grave de Falco lancer son appel caractéristique : il l’a trouvé. Je fonce. Mon chien trépigne près de la dépouille d’un mâle adulte, en grande livrée d’automne. Un coup de corne pour prévenir les autres et je m’approche. Apparemment, il a pris une balle de panse, le pauvre vieux. Il a dû avoir mal avant de tomber. La tête en tout cas est parfaite et devrait faire un beau trophée. Mais au moment de sortir ma dague pour le châtrer, un petit détail attire mon attention. Couleur, aspect, la tête a quelque chose d’anormal. Je passe un doigt le long de la babine qui revient maculé d’une substance graisseuse et colorée. Les naseaux, maintenant. Ils semblent pris dans une croûte d’aspect laqué qui les recouvrent presque complètement. Parvenant à glisser un ongle par dessous, je gratte, je force un peu pour essayer de faire sauter la gangue autour des narines.

Et soudain la coque roule au sol, me dévoilant un nez si parfaitement humain que mon cœur cesse un instant de battre.

“Oh Putain ! C’est juste un mec déguisé, pas un vrai clown ! Comment on va expliquer ça au garde ?”

© Rozen Querre 2014

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