Réveillonnez-vous !

Texte inspiré par un exercice sur le fil « contraintes contrastes » du site Oniris.be dont l’énoncé était : « Imaginer une scène de réveillon peu ordinaire en utilisant dans l’ordre les conjonctions de coordination “mais, ou, et, donc, or, ni, car” ».

— Mais puisque je te dis que je ne sais pas où est la dinde !

— Oh ! Sérieusement, tu te fous de moi ou t’es vraiment dingue ?

— Non, non, je t’assure que la dinde a disparu. Ça s’est passé il y a quelques minutes, quasiment sous mes yeux. Je la pose dans le plat, je la mets dans le four, on sonne, je vais ouvrir – personne – et quand je reviens, plus de dinde. Pouf ! Envolée !

— Donc, si je te suis bien, pendant les quelques secondes où tu as quitté la cuisine, la dinde a pris la clé des champs. C’est ça ? Tant qu’on y est, tu vas peut-être me dire qu’elle est sortie par la fenêtre, qu’elle a pris soin de la refermer derrière elle, que…

Sacha s’interrompt brusquement : Camille lui présente ostensiblement son dos. Tout ça n’a aucun sens. La seule explication logique, c’est que Camille lui fasse une blague – de mauvais goût certes, mais une blague tout de même. Or, d’ordinaire, Camille est la franchise même : jamais un mensonge, du moins pas un gros. Une histoire aussi invraisemblable, cela ne lui ressemble pas. Alors comment expliquer autrement qu’une dinde prête à cuire, farcie, ficelée, puisse se volatiliser en un claquement de doigts ? Peut-être que le coup de sonnette était une diversion pour voler le volatile. Des voleurs ? Quel genre de cinglé s’introduirait dans une maison pour s’emparer seulement d’une dinde dans un four ? Pas question de lâcher l’affaire !

Sacha ouvre le four, l’inspecte. Rien, pas de volaille, pas même une trace au fond du plat. Les navets et les marrons sont sagement disposés autour d’un grand espace vide. Camille, les bras croisés sur la poitrine, lui adresse un regard tout en défi.

— Ah ! Tu vois.

Le ton triomphant de Camille achève d’exaspérer Sacha, qui se met à chercher frénétiquement, examine la fenêtre, vérifie que la porte de derrière est bien verrouillée, revient, repart, en vain ; rien sous le canapé du salon, ni sous le lit non plus. Sacha se redresse puis observe longuement le visage indéchiffrable de Camille.

Camille sait, c’est obligé.

Impossible que Camille ne sache pas.

Toute cette histoire n’est qu’une blague, une plaisanterie idiote…

Qui fera bien rire tout le monde à table ce soir…

À ses dépens…

Non ! Camille n’est pas comme ça. Camille ne lui jouerait pas ce genre de comédie ridicule. C’est forcément autre chose. Il faut se calmer, réfléchir sereinement. Sacha essaie de se remémorer les principes énumérés par leur coach de vie : inspirer profondément, faire le vide en soi, se connecter à l’univers… Comme si être en phase avec le Cosmos allait résoudre un problème de dinde !

C’est Camille qui a absolument voulu qu’ils aillent consulter un coach, pour « apprendre à se relaxer, évacuer le stress du quotidien, blablabla… ». Sacha y a souscrit sans conviction, uniquement parce que Camille le voulait.

Sacha se fige soudain. Peut-être que finalement, payer ce charlatan aura servi à quelque chose, car dans son esprit presque vidé de toute pensée, cette dernière réflexion vient de percuter un début de réponse. En fait, c’est toujours Camille qui décide : quoi faire, où aller en vacances, qui voir, qui ne pas voir, sortir, aller au restaurant, la décision lui revient toujours. C’est comme ça, il n’y a pas de marge de manœuvre, pas de négociation. Camille veut, Sacha fait, un point c’est tout. Sauf ce soir. Sacha voulait un vrai réveillon traditionnel, avec un sapin, une dinde rôtie, la famille autour, tout le décorum en somme. Camille, bien sûr, avait une autre idée. Cette fois, Sacha n’a pas cédé. Camille a consenti, à contrecœur.

Y a-t-il jamais eu de dinde ?

Sacha regarde Camille qui boude dans un coin du salon. Une dinde disparaissant comme par magie ? Sérieusement, qui peut croire une histoire pareille ?

© Rozen Querre 2014

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